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« Encore la
nuit qui vient me recherche »
Paul Claudel, La Muse qui est la Grâce
I.
Dieux célestes !
En ce triste jour
Parmi la dense
poussière des jours,
Ils sont tous
venus ! Tous ils se sont inclinés
Devant ton corps
resplendissant, ton corps
Qui sent encore
les fleurs des forêts,
Etendu sur le lit
mortuaire,
Le somptueux lit
de cèdre jonché de
Fleuves de
violettes sauvages !
Ô esprits
olympiens,
Piliers de la
mémoire amoureuse,
Mânes des
ancêtres sans nombre,
Invisible
flottement des secondes
Dans
l’impitoyable clarté des îles ioniennes !
II.
Des mains
attristées ont lavé en sanglotant,
En flottant comme
des voiles mauves
Dans le velours
soyeux de l’air marmoréen,
Comme si la haute
mer attique
Respirait dans
leurs veines,
Tes membres de
marbre pur de Paros !
Elles l’ont
frotté en tremblant,
Elles l’ont
doucement oint d’huiles précieuses,
De baumes
odorants, tendres larmes du styrax benjoin,
Offrande cordiale
du magique Orient,
Dans des gracieux
flacons d’or ornés de grenats,
Dans des vases
fragiles à l’anse de panthère !
Elles l’ont
enveloppé de fines bandelettes étincelantes,
Laissant seul ton
visage claire
Contempler encore
le ciel de la patrie,
Ton visage ciselé
dans l’albâtre
A la divine
blancheur de muguet,
Ton visage
inaltéré, calmement endormi,
Tel une
tourterelle des champs
Parmi les seigles
scintillants de tes boucles !
III.
Puis, récitant
des prières rituelles,
Jetant des
jacinthes sur les dalles de porphyre,
Elles l’ont drapé
d’un linceul de lin lilial.
Τοϊς θεοϊς
εύχομαι πάσι καί πάσαι
Je prie tous
les dieux et toutes les déesses,
Ô θεοπτία !
Ô vision divine !
Ô lignes
ondulantes des vagues
Incisées
d’écumeuses stries obliques !
Comme un
battement léger du cœur
Peut boire
toutes les forces de l’âme !
IV.
Ô chœur antique,
Ruisseaux de
gemmes,
Averse
d’apaisement
Des pleureuses :
Άπόλλων Φοϊβος,
Άπόλλων
Λύχειος,
Άπόλλων Ξαντός,
Άπόλλων
Χρυσοκόμης !
Ô Apollon le
Brillant,
Ô Apollon le
Lumineux,
Ô Apollon le
Blond,
Ô Apollon à la
Chevelure d’or !
Fils de Léto,
déesse de la Nuit des orignis,
Et de Zeus, Père
de la vraie lumière !
V.
Toi, dieu de la
Beauté rédemptrice,
Toi, qui as connu
Les durs travaux
de l’exil
Dans les régions
aux secrets impénétrables
Sur les terres
nubileuses des
Hyperboréens
bienheureux !
Ô contrées
indéchiffrables
Qui ignores les
féroces rigueurs de l’hiver
Et les ombres
cryptiques des nuits !
D’où chaque
année, dieu souriant,
Au joyeux retour
de la belle saison,
Tu reviens
triomphant !
VI.
Ecrasons la
face du temps de nos poings,
Guêpes de la
douleur, taons du sang qui bat
Dans les
tempes ! Brûle, ô feu,
A cause d’un
surplus de vide !
Je te prie, je te
supplie, je te conjure,
Ô toi, le plus
beaux de tous les dieux,
Âme et source de
toute musique,
Immémoriale
origine de la Poésie
A la bouche et
l’oreille de roses blanches,
Viens, dieu,
épanche ton souffle harmonieux
Dans le calice
navré de mes narines,
Parle, inspire,
murmure,
Dicte des paroles
justes à mes larmes !
Musique des
belles mélodies,
Musique des
beaux rythmes,
Musique
purificatrice !
Toi qui as
inspiré le noble Thrasippe,
Toi qui as
soufflé à Aristoxène
Son immortel
Traité d’harmonie
Toi qui sais
guérir le cœur
Et rendre
plus magnanime
Le silence !
VII.
Oui, ils sont
tous venus,
Chacun dans la
sombre nuit de sa douleur :
Paysans couverts
de rosée,
Artisans aux
mains pleines de beauté,
Marchands aux
visages de cuivre,
Hommes de peine
aux bras de bronze !
Hipparques à
l’âcre odeur de chevaux,
Taxiarques à
l’œil pétillant,
Navarques encore
couverts d’écume,
Surveillants des
remparts,
Protecteurs et
intendants des eaux vivantes !
Ô cette saveur
étrange du jour qui s’en va,
Le corps
ondoyant, vers la mer !
Cet air
habillé de capucines et d’acanthe !
Ce vent qui
fait frissonner d’ivresse les arbres légers,
Et cette
insondable architecture de la mort !
La science
impassible du vol des oiseaux !
Frénésie
bachique des mélodies phrygiennes,
Enervement
lascif des lyres,
Agitation
passionnée des flûtes,
Quête ardente
des mystères,
Abysses des
origines où âme, paroles,
Harmonies et
rythmes
Se sont mariés
dans une sublime effusion !
VIII.
Gardiens des
ports égéens,
Où vient
s’éteindre, dilatée, l’infatigable la vague,
Gardes des
récoltes agitant des branches d’olivier,
Forestiers chenus
aux corps de chêne,
Archivistes
sacrés, conservateurs du trésor,
Agoranomes,
agonothètes
Et magistrats de
toutes sortes !
Que je
contemple encore un instant,
Caché dans la
foule endolorie, tes traits célestes !
Encore un peu,
avant de m’abîmer dans la démence !
Fleurissez, ô
doux asphodèles,
Embaumez
l’espace secret du chagrin,
Le territoire
dévasté des cœurs
Où les
mouettes venues des îles
Imitent le
deuil des dieux !
IX.
Tous ils sont
venus dire adieu à la splendeur :
Hauts dignitaires
et stratèges : triérarchie,
Lochagie,
phylarchie !
Inspecteurs des
finances, défenseurs du fisc,
Serviteur du
culte des dieux,
Prêtres préposés
aux sacrifices,
Gardiens des
temples,
Trésoriers des
fonds sacrés !
Ô voix qui
ensemencez l’air de terreur !
Barques de
soleil, arbres aux frondaisons réséda,
Voguant à
présent vers des horizons où règnent
D’autres
arbres à la poitrine impérissable,
Aux feuilles
devenues des empires de songes !
Ô chants des
mésanges,
Odeur verte et
bleue des fleurs de thym !
X.
Et tous ceux,
graves, qui mènent les sacrifices
Que la loi
grecque
N’attribue pas
aux prêtres,
Dignitaires qui
tirent leur dignité
Du foyer même de
la cité :
Archontes, rois
et prytanes.
Ils sont venus,
Ils se sont
inclinés devant le lit d’apparat,
Le lit funéraire,
posé au milieu du vaste vestibule
De ta maison où,
enfants,
Protégés par la
main transparente de l’insouciance,
Nous déclamions
l’Iliade et l’Odyssée,
Orphée et
Hésiode !
XI.
Là retentissent à
présent les cris lugubres
Des antiques
pleureuses, âmes douloureuses de la Grèce !
Comme leurs
lamentations griffent la peau,
Comme elles se
répandent, telles une pluie salvatrice
Dans les terres
assoiffées de chaque mémoire !
Ô purs, ô
thaumaturges, ô insondables rituels grecs !
Les bras des
hommes tendus
Vers le sommeil
cristallin de ton âme,
Les mains des
femmes portées à leurs chevelures défaites !
Ô temps
enchâssé à jamais
Dans l’émail
rayonnant de l’aurore !
Rouges-gorges
toujours inquiets
A l’éloge
intarissable !
Harmonies
lydiennes jonchées de jacinthes,
Choses
possibles,
Choses
convenables,
Choses
éternelles !
Choses !...
XII.
Oui, ils se sont
tous lavés les doigts,
Selon
l’ancestrale coutume hellénique,
Dans l’eau de l’ostrakon
déposé sur le seuil de ta demeure
Le simple vase
dorien rempli d’eau vierge
Parsemée de
pétales de jasmin.
Ils ont tous
suivi, le cœur lacéré,
La tête pleine de
vertige,
La gorge noyée de
sanglots,
Le riche chariot
couvert de guirlandes !
Nécropoles
impassibles,
Livres muets de
la mort !
Dalles
taciturnes,
Dalles !
XIII.
Le cœur du
printemps se tait !
S’es-il arrêté
de brûler !
S’est-elle
épuisée l’huile pure ?
Sans voix sont
restés les cyprès !
Se sont
éteintes les aimables lueurs
Du grand, de
l’immortel ciel grec !
XIV.
Ô Temps pur,
Temps essentiel !
Temps !
La vie séparée de
la vie !
L’ineffable
distance des jours !
La démence de moi
à moi !
Les chevaux
blancs des mots
Qui suivent la
main impériale de l’Aurore !
C’est la fin
dans la Fin ! Le cri dans le Cri !
Viens
printemps ! Enroule-toi autour de mon corps brûlant !
Mystère du
langage, mystère du monde,
Douleur qui
nous permet de vivre les choses
Au-delà des
choses ! Indicible, inexprimable,
Irrésistible
repliement de l’homme
Sur sa
impérieuse finitude !
XV.
Mort, écris en
bel ordre, l’humaine affliction,
Fais vivre dans
la parole ce que tu retires
A nos étreintes.
Permets à l’âme de penser
Ce qui ne peut se
penser
Et dire
Ce qui doit se
dire clairement !
Ô dieux, est-ce
trop demander ?
Athanase Vantchev de Thracy
Paris, 18 – 31
janvier 2006 |