|
« Comme elle
est belle la jeunesse – qui s’en va si vite »
Laurent de Médicis (1449-1492).
Comme
l’ambassadeur Ono no Imoko
Qui devint le prêtre Senmu, je compose pour toi
Cette offrande florale, ô dieu délicat du silence !
Prends de ma main
ces trois fleurs,
Signe trinitaire d’une émotion véridique :
Une plus haute et les deux autres plus basses !
Accepte ce
modeste bouquet vertical,
Dieu léger du silence.
Je sais qu’à
l’exubérance confucéenne,
Tu préfères, ô mon dieu des larmes taciturnes,
Les douces, les discrètes fleurs rustiques
Que mon âme, amoureuse de la sincérité,
Vient déposer à tes pieds.
Ô mon dieu,
arrache-moi
Des mensonges et des ruptures,
Des meurtrissures, des déchéances, des inepties,
Des anémies et des reniements qui guettent
Ma marche vers le soir !
Non, ô mon dieu
virginal,
Je ne veux pas être atteint de la démence
Comme le seigneur Hideyoshi
Devenu le Fou des fleurs !
Sauve-moi de ses fantaisies excessives,
De ses codifications grandiloquentes !
Comme toi, dieu
des eaux mûres,
J’aime le raffinement dans
Son extrême transparence,
L’élégance pastorale des champs,
La noblesse délicate,
La beauté dans sa plus pure
Expression essentielle!
Car à toi, dieu
pondéré,
Appartient la félicité éternelle
Et le temps suspendu,
Le temps qui ne finit jamais !
A Paris,
ce dimanche 26 septembre, Anno Christi 2004-09-26
Glose :
Kuge : c’est la coutume d’offrande florale aux autels bouddhiques
et stupa. La tradition de l’art floral, l’ikebana (de
Ike-no-bô, littéralement : « la hutte près de l’étang »)
remonte à plus de treize siècles. Le Japon l’a reçue de la Chine au début
du VIIe siècle. Ce fut au temps de la dynastie chinoise Tang
(618-907 ap. J.-C.), fondée par Li Yuan (566-635) et son fils Li Shimin.
La Chine connut sous les Tang son âge d’or. L’art sous le règne
des 21 empereurs que donna cette dynastie atteignit des sommets jamais
égalés depuis.
A
travers les techniques florales, un esprit s’exprima. Il pouvait être
shin : strict, imposant, traditionnel, symétrique,
so : léger, spontané, asymétrique, imprévu, ou gyô :
entre shin et so.
Le bouquet vertical, le tetebana, était composé de
trois fleurs, signe de la sobriété bouddhique et de la rigueur classique.
Le tetebana donna plus tard le rikka (bouquet
raffiné et aristocratique) et le shôka (bouquet plus
populaire).
Le moribana : c’est l’art des fleurs disposées en les
amoncelant dans un plat ou un panier.
Ono no Imoko : cet ambassadeur, devenu plus tard prêtre bouddhiste
sous le nom de Senmu, fut le premier au Japon à codifier l’art
floral. La codification se poursuivit et s’élabora. Le plus ancien texte à
cet égard – le Sendenshô – rassembla des règles d’origines
multiples. Il prévoyait cinquante-trois arrangements pour toutes les
circonstances de la vie : mariage, majorité d’un garçon, départ d’un
guerrier, etc. Ce manuel fut suivi par plusieurs autres :
-
Le
Mon’ami Densho : explique comment disposer bouquets et objets
dans l’alcôve.
-
Le
Senno Kuden : premier ouvrage de paysages donnant toutes les
variantes possibles d’un unique paysage : celui du légendaire mont Meru
dont parlent les textes bouddhiques et qui symbolise l’univers entier.
-
En 1673,
furent publiés les Arrangements Rikka de l’Ecole Ikenobô de
Rokkaku-dô et de ses élèves.
-
En 1683
parut l’Encyclopédie du Rikka.
-
En 1688
on publia les Styles admis du Rikka.
-
Les
Images de Cent Arrangements dans des vases, pour les Quatre Saisons.
Hideyoshi : à la fin du XVIe siècle, ce seigneur, mécène et artiste
paranoïaque donna aux maîtres floraux à son service des moyens grandioses
et grandiloquents de s’exprimer. Le maître Sen no Rikyû, intime
d’Hideyoshi, créa, en réaction aux folies du seigneur, le chabana
(littéralement « fleur de thé »), arrangement simple, animé d’un esprit
pour lequel les Japonais emploient un nom très particulier : le wabi.
Le wabi, c’est le raffinement dans la simplicité. A
Sen no Rikyû on attribue aussi l’origine de nageire.
Un jour où lui et Hideyoshi reposaient au jardin, ce dernier lui demanda
de composer un bouquet. Sen no Rikyû coupa alors quelques iris avec son
poignard, attacha les fleurs à l’arme et envoya le tout dans un seau. Les
assistants, nous dit l’anecdote, s’extasièrent devant le chef-d’œuvre. Le
nageire (littéralement « jeté » ou « lancé ») était né.
|