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Voluptés inassouvies
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Version anglaise
« Et maintenant voici la nuit sans fin. »
Nikos-Alèxis Aslànoglou
(1931-1996), La séparation
C’était, si ma
mémoire est bonne, ô mon tendre enfant,
A Horefto, la petite plage captivante au pied du mont Pélion.
Ah ! Comme il pleuvait ce jour poignant du mois de novembre !
Comme la nature était morne à mourir,
Comme tout était lourd de nostalgie saturnienne !
Il n’y avait
âme derrière les volets fermés,
Pas un seul café d’ouvert !
Revenir en arrière ? Mais ce n’était pas une solution !
Et l’on chercha désespérément, obstinément, humblement,
Avec un acharnement cyclopéen,
Fâchés contre nous-mêmes, brisés par le chagrin,
Une porte enfin ouverte !
Soudain des voix
joyeuses arrivèrent jusqu’à nos mains,
Soudain des paroles mystérieuses
S’abattirent sur nos cils endoloris !
Nous nous
précipitâmes, nous ouvrîmes la porte illuminée,
Nous entrâmes !
Et ce fut
l’ineffable miracle !
Vous étiez là, devant nous, mon bel enfant,
Archange souriant, effigie éblouissante d’un dieu grec
Devenu lumière !
Et nous bûmes,
assis côte à côte, riant en éclats,
Des vins inconnus fermes, suaves et frais
A la robe de grenat plein,
A la teinte d’or de mandarine, aux reflets vert d’eau des marées,
A la clarté d’or moyen ambré.
Des vins, mon ange inconnu,
Qui sentaient bon la menthe sauvage et le citron,
La cerise des bois et la pomme coupée,
L’abricot et l’absinthe végétale,
Et tous les fruits innombrables des forêts virginales !
On parlait un
italien pauvre,
On disait mille petits riens ensorcelants,
Recelant d’insondables secrets.
Et un antique abandon
Se répandait dans mon sang, comme un lourd fleuve d’automne
Répand ses eaux fatiguées dans la plaine vespérale.
Et votre voix
de velours voluptueux
S’arrêtait là, droit dans les paumes de mes mains,
Où restaient encore des traces de caresses et d’enfance !
Et ce regard
plus doux, plus lisse au toucher
Que le vaste ciel thessalien
Ou l’air poudreux du Péloponnèse,
Plus riche que le luxe des ondes égéennes
Dans leur opulente oisiveté !
Vous vous
courbiez vers moi
Comme le pêcher fleuri courbe au printemps
Ses rameaux odorants.
Et votre souffle de gerbes de blés
Caressait ma joue comme les calices du jeune coudrier
Frôlent de leur humble arôme
Les lèvres entrouvertes de l’éther !
Il pleut ce
soir à Paris !
Seul, dans un autre café, mon bel enfant,
Terne à perdre tout espoir,
Je pense à vous, à vous, mon ange évanoui !
Je ferme les
yeux et ouvre l’ouïe attentive !
Et de nouveau la source sonore de votre voix soyeuse,
Pareille au nectar vermeil d’un champ central de pavots,
Remplit les iris assoiffés de mes yeux de ses sortilèges!
De nouveaux des parfums lointains de basilic et de myrte,
De lupin frêle et d’aneth sauvage,
Orgueil des bocages de l’Hellade,
Déferlent contre l’incendie de mes tempes
Et entourent mon
nom nu de poète
D’antiques voluptés inassouvies !
Athanase
Paris, le 2 décembre 2003 – 16h35
Glose :
Nikos-Alèxis
Aslànoglou (1931-1996) : un des plus poignants poètes grecs, né à
Thessalonique. Il a écrit peu de poèmes, mais d’une grande profondeur. Ces
vers cachent difficilement ses grandes obsessions : la mort et les amours
interdites. Sa belle voix voluptueuse résonne avec toute sa force et toute
son ampleur dans « le très élégiaque et très mystérieux dernier recueil »,
Odes au prince (1981). Aslànoglou fut très liés avec le grand poète francophone Théo Crassas et son frère Anastase.
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